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Écrivaine

Kim Thúy

Jeux Joussifs

Rendez-vous

Sous la thématique des jeux jouissifs, l’œuvre Rendez-vous joue l’érotisme sur fond de références littéraires, cultivant le désir de son lecteur par une écriture évocatrice et sensuelle, une écriture dont les méandres nourrissent, relancent et réinventent l’envoûtement des transports amoureux.

Oeuvre

Lorsqu’ il m’a chuchoté à l’oreille « Puis-je vous aider? », il ne se doutait pas encore que nous serions pris à notre propre jeu. Ce soir-là, nous cherchions tous les deux à nous enfuir de la clameur de la salle bondée de clients affamés et impatients. J’avais prétendu aider les serveurs débordés et dépassés en allant chercher les paniers de pain placés sur le comptoir de service dans le fond du restaurant. La discussion sur la dernière rencontre avec les banquiers et les changements récents de la procédure de la FDA m’ennuyait soudainement, même si j’en avais fait mon métier, devenu ma vie presque toute entière. 

Je ne lui ai jamais demandé pourquoi il se trouvait dans ce coin obscur du restaurant. Je ne lui ai jamais posé la question probablement parce que les évidences trouvent rarement une réponse satisfaisante. Il était seulement là en même temps, au même moment que moi, dans le même souffle. Je me souviens de sa respiration au-dessus de moi comme une brise de début d’automne, encore chargée de la chaleur estivale mais déjà, messagère des temps froids.  

Il m’a présenté à ses collègues assis au bar. Par la suite, je l’ai invité à se joindre à ma table. Des conversations ont circulé autour de nous, à travers nous. Une jeune femme a raconté sa prochaine course dans le désert et une autre, son escalade du Kilimanjaro. En écho, un homme plus âgé préférait relire Monte Christo en ouvrant une bouteille de vin sur la terrasse d’une villa en Toscane. Chacun planifiait son rêve avec la précision d’un plan d’affaires: la meilleure ligne aérienne, une pilule pour dormir dans l’avion et une autre pour combattre le décalage pendant le jour, le poids exact d’une couverture, le degré d’efficacité d’une crème solaire, l’heure du coucher du soleil… Je me reconnaissais en eux, car je suis de ceux qui peuvent localiser dans le noir une bobépine dans leur valise en y plongeant uniquement la main. Chacun des morceaux de vêtement est assigné à une journée ou un événement précis. Aucun objet inutile n’est toléré. Ma valise ne devait jamais dépasser 8,7 kg incluant les roues et le tube de dentifrice. Je me sentais victorieuse lorsque je réussissais à faire partie des dix premières personnes à sortir de l’avion ou encore, à passer la sécurité en moins de deux minutes. Je regardais avec reproche et dédain les désorganisés qui devaient retraverser le scanner et retarder les autres passagers en raison de la boucle de leur ceinture ou encore des pièces de monnaie dans leurs poches. 

Je me considère extrêmement mobile et peut-être volatile puisqu’il m’arrive souvent de dormir dans trois villes différentes en cinq jours ou de retourner dans le même aéroport à l’intérieur de 24 heures. Mon ancrage se trouve dans mes petit-déjeuners qui se ressemblent toujours, peu importe le lieu où je me réveille dans le monde. Je vivais dans cette stabilité jusqu’à ce que cet homme me donne rendez-vous dans une gare en laissant à la réception de l’hôtel le livre Exercice de Styles de Raymond Queneau. 

Il avait quitté la soirée de notre rencontre sans me demander mon numéro de chambre, sans me raccompagner, sans faire de promesse d’un éventuel rendez-vous. Il m’avait tout simplement embrassée sur la joue droite avant de glisser ses lèvres vers mon oreille afin que les deux mots « Revenez-moi » laissent leur marque tout délicatement sur mon tympan et dans mon imaginaire. Il est parti sans un deuxième baiser sur la joue gauche. J’ai donc reçu le livre de Queneau des mains du concierge avec grand étonnement et confusion, car aucune identification n’apparaissait sur l’enveloppe.  C’est seulement à la 53e page que j’ai trouvé le nom de la gare de Göteborg en Suède, discrètement noté entre les lignes, en plus d’une date, d’une heure et d’un numéro de wagon éparpillés au hasard des pages suivantes.

Il était debout sur le quai portant un chapeau de feutre entouré d’un ruban en cuir et un imperméable auquel il manquait un bouton, à la manière du personnage principal de Queneau. Il a tendu sa main gauche pour saisir ma valise et sa main droite a servi de point d’appui à ma descente de la marche du wagon. Nous avons très peu échangé pendant notre marche vers l’hôtel qui se situait juste au-dessus de la gare. Il m’a remis une clé dans l’ascenseur, qui nous amenait vers les chambres placées en rangées dans le sens des quais de la gare. La mienne se situait tout au bout: dernière chambre de la dernière rangée sur le dernier étage. Je me suis aperçue rapidement qu’il occupait la dernière chambre de l’avant-dernière rangée, car ma fenêtre donnait sur la sienne. Malgré la distance qui séparait les rangées de chambres, nous pouvions nous voir tout entier, comme des mannequins dans une grande vitrine. 

D’un geste lent et posé, il a pris le téléphone de la table de chevet et presque simultanément, celui de ma chambre a sonné. Il m’a demandé de mettre le téléphone sur main-libre. C’est ainsi que nos corps se sont révélés l’un à l’autre. À tour de rôle, chacun prononçait un mot: manteau, épingle, foulard, boucles d’oreille, cravate, chapeau, collier, bouton, ceinture, bracelet, veste, montre, chaussettes, blouse, boutons de manchette… Nous nous sommes entendus qu’au dernier morceau de vêtement, nous éteignions la lumière en comptant ensemble à rebours : 3.2.1.

Le lendemain, à mon départ, la réceptionniste m’a remis une copie du Musée de l’innocence d’Orhan Pamuk. L’adresse du rendez-vous était griffonnée à côté de la description de l’appartement où le personnage principal du livre gardait en secret tous les objets reliés à sa maîtresse, d’une boucle d’oreille égarée pendant les ébats à un mégot de cigarette avec la trace de son rouge à lèvre sur le filtre, en passant par un cheveu emprisonné dans un savon. La chambre où il m’a reçue se situait au-dessus d’un bar minuscule qui servait uniquement des mojitos. Nous avons fait l’amour au rythme du bruit des pilons écrasant la menthe mélangée au sucre dans le fond des verres. Les conversations et déroutes des convives sirotant leurs cocktails sur le trottoir traversaient les fentes des persiennes en bois pour venir jusqu’à nous, jusqu’à notre propre ivresse. Nous avons veillé presque toute la nuit en compagnie des jeunes en quête d’un possible amour. Vingt-quatre heures plus tard, j’ai quitté le « musée » de notre nuit en laissant une copie de Soie d’Alessandro Barrico sur le comptoir du lavabo, tout près de son savon à barbe.

Je ne connaissais ni le pays de sa résidence ni son âge et encore moins sa profession. Or, j'avais la certitude qu'il répondrait à mon invitation au Japon. 

Il est arrivé vers la fin de l'après-midi à Kyoto. Les cerisiers entourant le ryokan où je séjourne régulièrement coloraient le sol du jardin de pétales roses. Je l'attendais dans le silence des tatamis, habillée d'un kimono en coton, drapé d'un deuxième en soie rouge. Comme la femme du livre de Barrico, j'étais allongée vers le fond de la pièce sous cette vague de tissu riche et ample qui me recouvrait toute entière. Je suivais chacun des gestes des deux femmes qui le déshabillaient et le rhabillaient avec lenteur et précision. Dès que la première s’est agenouillée pour détacher la boucle de sa ceinture et la retirer des ganses, la deuxième a tendu les mains.  Elle a saisi la ceinture pliée en deux avec grand soin comme s'il s'agissait d'un objet précieux. Aucun mot n’avait été prononcé et pourtant, pas un seul mouvement n'était superflu ni gaspillé. D'une main ferme, l’une tirait sur le pan de kimono et l’autre sur les manches afin d'empêcher tout pli indésirable de se former. Je l'ai regardé boire sa première gorgée de thé avant de sortir ma main droite de la manche du kimono pour saisir sa tasse, la faire pivoter lentement afin de déposer mes lèvres sur la trace des siennes, comme dans Soie

Depuis le partage de ce thé et du bain si chaud que nos corps le croyaient froid, nous avons échangé cinq autres romans. Nous planifions nos voyages d'affaires selon les villes où les histoires prennent place. Il y a deux semaines, lorsque nous avons quitté le cimetière du Père-Lachaise, il m'a chuchoté qu'il existait suffisamment de livres pour se donner rendez-vous jusqu'à la fin de nous. Ou de notre propre histoire.

C’est ainsi qu'il est monté dans le taxi avec un exemplaire de l'Amant de Marguerite Duras. C'est ainsi que je l'attends, aujourd’hui, sur un traversier du Mékong.

Biographie

Née à Saïgon en 1968, Kim Thúy quitte le Vietnam avec les boat people à l’âge de dix ans et s’installe avec sa famille au Québec. Diplômée en traduction et en droit, l’auteure travaille comme couturière, interprète, avocate, propriétaire de restaurant et chroniqueuse culinaire pour la radio et la télévision. Elle vit à Montréal et se consacre à l’écriture.

Son premier livre, Ru, paraît en 2009 chez Libre Expression et connaît un succès fulgurant dès sa sortie. Best-seller au Québec et en France, traduit dans plus de vingt-cinq langues, Ru remporte de nombreux prix littéraires ici et à l’étranger, dont le prestigieux prix du Gouverneur général du Canada 2010. L’édition anglaise est aussi déclarée « le » livre à lire au Canada en 2015. 

Le deuxième titre de l’auteure, coécrit avec Pascal Janovjak et intitulé À toi, paraît en septembre 2011. En 2013 paraît son troisième ouvrage, mãn. Finaliste au Prix des cinq continents de la francophonie en 2014 et traduit dans neuf langues, le  livre se retrouve, dans sa version de poche en anglais, sur la liste des Discovery Pick de la chaîne Barnes & Nobles aux  États-Unis à partir de l’automne 2015. 

Une des personnalités québécoises les plus aimées du public et auteure canadienne incontournable, Kim Thúy est devenue une ambassadrice de la littérature canadienne à l’étranger, où elle est invitée à participer à de nombreux événements littéraires chaque année. Kim Thúy siège au conseil d'administration du CALQ, et a reçu, le 16 juin 2015, la plus haute distinction décernée par le Gouvernement du Québec, étant promue Chevalière de l’Ordre national du Québec.

Autres oeuvres de l'exposition

UNE EXPÉRIENCE SENSORIELLE À EXPLORER DU BOUT DES DOIGTS